Accéder au contenu principal

Jérusalem — la ville que personne ne possède

 

Jérusalem — la ville que personne ne possède


On se bat pour la posséder ; Dieu la donne pour apprendre à aimer.


Évangile :
« Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. »
— Matthieu 5, 9


الملخّص بالعربية

في رسالته الرعوية، يقدّم الكاردينال بييرباتيستا بيتسابالا قراءة روحية عميقة لأزمة الأرض المقدسة بعد 7 أكتوبر 2023. لا يرى الحرب فقط كأزمة سياسية، بل كجرح تاريخي وروحي يجب على المسيحيين أن يعيشوه دون أن يفقدوا دعوتهم الإنجيلية. تصبح أورشليم في نظره أكثر من مدينة متنازع عليها: إنها علامة لمدينة الله، لا تُمتلك بالقوة بل تُستقبل كعطية. لذلك يدعو إلى تنقية الذاكرة، ورفض منطق الانتقام، وبناء علاقات إنسانية حقيقية بين اليهود والمسيحيين والمسلمين. إنها رسالة رجاء فصحي وسط الظلام، لا رجاء ساذجًا بل رجاء يعرف الصليب.


Article

Il y a des villes que l’on visite.
Il y a des villes que l’on habite.
Et puis il y a Jérusalem, que l’on revendique, que l’on pleure, que l’on prie, que l’on rêve, que l’on ensanglante parfois au nom même du Dieu qu’on prétend servir.

Dans sa longue lettre pastorale publiée le 27 avril 2026, le cardinal Pierbattista Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem, ne cherche pas à ajouter un communiqué de plus au vacarme du monde. Il fait autre chose, plus rare et plus difficile : il invite à discerner.

Depuis le 7 octobre 2023, la Terre sainte est entrée dans une nuit épaisse. Le cardinal ne minimise rien. Il sait que les responsabilités ne sont pas toutes égales, que les pouvoirs et les peuples ne vivent pas la souffrance de la même manière, que les occupants et les occupés ne parlent pas depuis le même lieu. Mais il refuse une tentation plus dangereuse encore : la déshumanisation de l’autre.

C’est là que son texte devient chrétien au sens fort du mot.

Non pas neutre.
Non pas tiède.
Non pas diplomatique au point de devenir invisible.

Chrétien.

C’est-à-dire capable de regarder deux douleurs sans fabriquer une haine supplémentaire.

Pour les Palestiniens, cette guerre s’inscrit dans une longue histoire d’humiliations, d’exodes, de privations et d’étouffement. Pour les Israéliens, le 7 octobre a réveillé une mémoire d’effroi, de massacre, de vulnérabilité absolue. Deux blessures se font face. Deux mémoires crient. Deux peuples se regardent à travers leurs morts.

Et au milieu, l’Église n’a pas d’abord à devenir un parti. Elle doit devenir un signe.

Voilà le point le plus fort de la lettre : le cardinal ne demande pas seulement comment résoudre le conflit, mais comment l’habiter en croyants. La nuance est capitale. On voudrait des solutions immédiates, des plans, des frontières, des garanties, des traités. Tout cela sera nécessaire. Mais Pizzaballa descend plus profond : que devient l’âme humaine quand elle vit trop longtemps dans la guerre ?

Car la guerre ne détruit pas seulement les maisons. Elle détruit les mots.

Le cardinal le dit avec force : des mots comme paix, dialogue, coexistence, justice, droits de l’homme semblent usés. Ils ont été prononcés trop souvent sans être incarnés. Ils sont devenus fatigués, presque suspects. Voilà peut-être l’une des grandes tragédies de notre époque : les mots les plus nobles ont été tellement employés par des mains sales qu’on n’ose presque plus les prendre au sérieux.

Et pourtant il faudra bien les sauver.

Il faudra sauver le mot paix de ceux qui l’utilisent comme une pause entre deux bombardements.
Il faudra sauver le mot justice de ceux qui le réduisent à la victoire de leur camp.
Il faudra sauver le mot dialogue de ceux qui l’organisent pour éviter de changer.
Il faudra sauver le mot Dieu de ceux qui s’en servent comme d’un permis de tuer.

C’est peut-être ici que la lettre de Pizzaballa touche son point le plus brûlant : l’abus du nom de Dieu. Lorsque les textes sacrés sont utilisés pour justifier la violence, l’occupation, le terrorisme ou la vengeance, on ne fait pas seulement de la mauvaise politique. On commet une profanation.

Le nom de Dieu devient alors une arme.
Et une arme sacrée est toujours plus dangereuse qu’une arme ordinaire.

Face à cela, le patriarche choisit une icône : Jérusalem.

Non seulement la ville concrète, avec ses pierres, ses quartiers, ses tensions, ses murailles, ses lieux saints disputés ; mais Jérusalem comme figure biblique, comme promesse, comme ville céleste de l’Apocalypse.

C’est audacieux. Car aujourd’hui, l’Apocalypse est souvent récupérée par les imaginaires politiques, les obsessions catastrophistes ou les fantasmes de guerre sacrée. Pizzaballa fait exactement l’inverse : il lit l’Apocalypse non comme un manuel de destruction, mais comme une école d’espérance.

La Jérusalem céleste ne monte pas de la terre par conquête.
Elle descend du ciel.

Tout est là.

Si elle descend, elle ne se possède pas.
Si elle vient de Dieu, elle ne peut pas devenir le butin d’un camp.
Si elle est donnée, elle exige l’accueil et non la confiscation.

Alors cette phrase prend toute sa force : Jérusalem n’appartient à personne de manière exclusive.

Ce n’est pas une jolie formule pour colloque interreligieux, avec petits fours et sourires crispés. C’est une bombe spirituelle. Car elle attaque l’idole la plus profonde du conflit : la possession.

Posséder la terre.
Posséder le récit.
Posséder la mémoire.
Posséder la victime.
Posséder Dieu lui-même, si possible, tant qu’à faire.

Mais Jérusalem, dans sa vocation ultime, n’est pas faite pour être possédée. Elle est faite pour être partagée, reçue, traversée par des prières différentes, habitée par des peuples qui n’ont pas le droit de s’effacer mutuellement.

Le cardinal ne nie pas les appartenances. Il ne dit pas que tout se vaut, que les histoires sont interchangeables, que les douleurs peuvent être fondues dans une soupe humanitaire sans goût. Il dit quelque chose de plus exigeant : aucune mémoire ne doit devenir une prison.

C’est le thème décisif de la purification de la mémoire.

Jean-Paul II avait beaucoup insisté sur cette idée. Pizzaballa la reprend en Terre sainte, où elle devient presque insupportable. Car demander à un peuple blessé de purifier sa mémoire, c’est toucher à ce qu’il a de plus intime. C’est lui demander de ne pas transformer ses morts en murs infranchissables.

La mémoire non purifiée devient un territoire occupé par la douleur.
Elle ne raconte plus pour transmettre.
Elle raconte pour accuser.
Elle ne cherche plus la vérité.
Elle cherche des munitions.

Or une mémoire chrétienne ne peut pas rester fermée. Elle doit passer par la Croix. Non pour oublier le mal, mais pour empêcher le mal de devenir maître du futur.

C’est peut-être cela, le cœur du témoignage chrétien en Terre sainte : non pas produire un troisième récit concurrent, mais ouvrir une brèche dans les récits fermés. Dire que l’histoire peut être rachetée. Dire que l’autre n’est pas seulement l’héritier de ce qu’il m’a fait subir. Dire qu’un avenir existe encore, même quand il semble humainement ridicule d’y croire.

Et soyons honnêtes : cet avenir semble parfois ridicule.

À Gaza, la souffrance est extrême. En Palestine, l’occupation, les humiliations et l’absence d’État de droit épuisent les corps et les âmes. En Israël, le traumatisme du 7 octobre demeure une plaie ouverte. Les catholiques de langue hébraïque vivent souvent une solitude particulière. Les migrants restent précaires, invisibles, ballottés dans une terre qui parle sans cesse de promesse mais où beaucoup peinent simplement à survivre.

L’Église locale elle-même est tentée par le repli. Quand on est petit, fragile, inquiet, on peut vouloir devenir forteresse. Garder ce qui reste. Fermer les portes. Sauver les meubles, comme on dit chez nous — sauf qu’ici les meubles sont parfois des pierres saintes, des écoles, des paroisses, des familles entières.

Mais le cardinal rappelle une vérité rude : une Église qui ne cherche qu’à survivre finit par oublier pourquoi elle vit.

La prudence est nécessaire. Le courage aussi. Et la frontière entre les deux n’est jamais confortable. Pizzaballa le sait : comment dire une parole vraie sans créer de nouvelles victimes ? Comment être prophétique sans devenir irresponsable ? Comment dénoncer sans humilier ? Comment consoler sans mentir ?

Ces questions ne sont pas des faiblesses. Elles sont peut-être la prière la plus honnête d’un pasteur.

Alors il propose des chemins simples, presque modestes.

La prière, d’abord. Non comme fuite hors du réel, mais comme respiration. Dans une terre saturée de cris, prier, c’est refuser que le vacarme soit le dernier mot. La liturgie devient une manière de tenir debout quand l’histoire penche du mauvais côté.

Puis la réconciliation, notamment dans sa dimension sacramentelle. Le sacrement de pénitence n’est pas seulement une petite lessive privée de l’âme individuelle. Il touche le Corps entier. Une communauté qui apprend à demander pardon apprend aussi à ne pas faire de sa blessure une identité absolue.

Les familles, ensuite, doivent devenir des églises domestiques. Cela peut sembler petit face aux chars, aux drones, aux algorithmes militaires, aux chancelleries. Mais c’est dans les familles que l’on apprend d’abord à parler de l’autre sans le maudire. Ou à le maudire, justement. Tout commence là.

Les écoles aussi ont une mission immense. En Terre sainte, elles sont peut-être l’un des lieux les plus concrets où juifs, chrétiens, musulmans, Arabes, Israéliens, migrants peuvent encore apprendre autre chose que la peur. Une école chrétienne, dans ce contexte, n’est pas seulement un établissement : c’est une petite arche de Noé avec tableau blanc et cahiers cornés.

Les hôpitaux et les œuvres sociales jouent le même rôle. On y naît, on y souffre, on y meurt ensemble. Et la maladie, avec sa brutalité démocratique, rappelle parfois ce que les idéologies cachent : un corps humain reste un corps humain, même quand il appartient au camp adverse.

Voilà pourquoi la lettre de Pizzaballa dépasse largement la Terre sainte.

Elle parle à un monde entier tenté par les enclaves. Chacun sa communauté, son récit, sa blessure, son écran, sa vérité, son petit tribunal. Nous devenons tous des propriétaires de mémoire, des gardiens de ressentiment, des douaniers de l’identité.

Jérusalem devient alors le miroir du monde.

Et le cardinal pose, sans le dire toujours ainsi, une question immense : voulons-nous une ville ouverte ou une forteresse sacrée ?

La Jérusalem céleste a des portes ouvertes. Image bouleversante. Une ville avec des portes, mais qui ne les ferme pas. Des murs qui ne servent pas à exclure, mais à définir une manière de vivre. La cité de Dieu n’est pas le chaos sans forme ; elle a une architecture. Mais cette architecture n’est pas celle de la peur.

C’est une ville éclairée par l’Agneau.

Dans cette lumière, aucune communauté ne peut se croire propriétaire du salut. Aucun peuple ne peut réduire Dieu à son drapeau. Aucun croyant ne peut se servir de la souffrance des siens pour nier celle des autres.

C’est difficile. C’est presque impossible. Donc c’est probablement chrétien.

La lettre se termine sur une joie pascale. Non pas une joie naïve, qui regarde ailleurs pendant que les bombes tombent. Une joie qui sait que le tombeau a été réel, que les plaies du Ressuscité n’ont pas été effacées, mais transfigurées.

C’est peut-être la seule joie possible à Jérusalem : une joie blessée.

Revenir à Jérusalem avec joie, ce n’est pas revenir dans une carte postale biblique. C’est revenir dans une ville disputée, fatiguée, splendide, excessive, parfois invivable, mais appelée malgré tout à devenir signe du Royaume.

Jérusalem n’appartient à personne exclusivement.

Elle appartient à Dieu.
Et parce qu’elle appartient à Dieu, elle oblige chacun à renoncer à la posséder comme une proie.

C’est peut-être cela que les chrétiens ont à dire, doucement mais fermement, au milieu des colères : la Terre sainte n’est pas sainte parce qu’on la gagne. Elle est sainte parce qu’elle nous juge.

Et si Jérusalem nous juge, alors elle nous demande ceci :

ne transforme pas ta douleur en idole ;
ne fais pas de Dieu le gardien de ta haine ;
ne confonds pas mémoire et vengeance ;
ne ferme pas les portes de la ville que Dieu veut ouvrir.

Car au bout de l’histoire, selon l’Apocalypse, ce n’est pas une frontière qui descend du ciel.

C’est une ville.


Key Points

  • Cardinal Pizzaballa’s letter is pastoral rather than partisan, offering spiritual discernment instead of a political programme.
  • The post-October 7 crisis is presented as a historical turning point, not merely a temporary emergency.
  • Both Israeli and Palestinian sufferings are acknowledged, without flattening differences in responsibility or political situation.
  • The collapse of language is central: words such as peace, dialogue, justice, and coexistence have become exhausted by misuse.
  • Jerusalem is interpreted as both concrete city and biblical symbol, especially through the image of the heavenly Jerusalem in Revelation.
  • The key theological claim is that Jerusalem is a gift, not a possession: it “descends” from God and therefore cannot be owned exclusively.
  • The purification of memory is essential, because wounded memories can become closed narratives that perpetuate violence.
  • The abuse of God’s name to justify violence is identified as one of the gravest spiritual dangers of the present time.
  • The Church is called to witness, not domination or withdrawal, especially through prayer, reconciliation, families, schools, hospitals, and interreligious dialogue.
  • The final horizon is paschal hope: not naive optimism, but the belief that light can still overcome darkness without denying the Cross.

Note culturelle

La « Jérusalem céleste » vient du livre de l’Apocalypse. Elle n’est pas une ville construite par les hommes, mais une ville qui descend de Dieu. Cette image renverse la logique politique ordinaire : le salut ne se conquiert pas comme un territoire, il se reçoit comme une grâce.

Quant à la « purification de la mémoire », chère à Jean-Paul II, elle ne signifie pas oublier l’histoire, mais la libérer de la vengeance. C’est probablement l’une des idées les plus difficiles à entendre en Terre sainte — et donc l’une des plus nécessaires.


Sources

  • Cardinal Pierbattista Pizzaballa, lettre pastorale Ils retournèrent à Jérusalem dans une grande joie, avril 2026
  • La Vie, article de Marie-Lucile Kubacki
  • Livre de l’Apocalypse, chapitres 21-22
  • Évangile selon saint Matthieu
  • Jean-Paul II, enseignements sur la purification de la mémoire 

Commentaires