Machaerus : en Jordanie, la forteresse où saint Jean-Baptiste paya de sa tête son opposition à Hérode
Les pierres du martyre dominent toujours la mer Morte
Saint du jour — La Passion de saint Jean-Baptiste
Le 29 août, l’Église célèbre la Passion de saint Jean-Baptiste. Le Précurseur avait osé reprocher publiquement à Hérode Antipas son union avec Hérodiade, épouse de son frère. Emprisonné, il fut finalement décapité après le fameux banquet au cours duquel la fille d’Hérodiade dansa devant le tétrarque.
L’Évangile selon saint Marc raconte longuement cet épisode. Mais la mort de Jean-Baptiste ne relève pas seulement de la mémoire chrétienne : l’historien juif Flavius Josèphe rapporte lui aussi son exécution et donne un renseignement géographique capital.
Jean fut emprisonné puis mis à mort à Machaerus, dans l’actuelle Jordanie.
Deux mille ans plus tard, la forteresse existe toujours.
ملخص
تقع قلعة مكاور، أو ماخيروس القديمة، في الأردن فوق البحر الميت. ويربط المؤرخ فلافيوس يوسيفوس هذا المكان بسجن يوحنا المعمدان وإعدامه بأمر هيرودس أنتيباس. وتؤكد الحفريات الأثرية أهمية القصر الملكي الهيرودي الذي كان قائماً على قمة الجبل. وفي 29 آب، يوم تذكار استشهاد القديس يوحنا المعمدان، تذكّر مكاور بأن الأردن هو أيضاً أرض أساسية من أراضي الذاكرة المسيحية والإنجيلية.
Une montagne face à la Terre sainte
À une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Madaba, une montagne solitaire domine le paysage jordanien et la mer Morte.
Les Arabes l’appellent aujourd’hui Mukawir.
Dans l’Antiquité, elle portait le nom de Machaerus.
Sa position suffit à comprendre son importance. Depuis cette hauteur située à l’est de la mer Morte, la forteresse surveillait une immense partie du territoire environnant.
L’archéologue Győző Vörös souligne qu’il était possible d’apercevoir depuis Machaerus les régions de Jérusalem, Jéricho et Massada. Pline l’Ancien considérait même Machaerus comme l’une des places les plus puissamment fortifiées de Judée après Jérusalem.
Mais si son nom est encore connu aujourd’hui, ce n’est pas principalement pour son importance militaire.
C’est parce que Machaerus est devenu le Golgotha de Jean-Baptiste.
La forteresse d’Hérode
Le premier grand établissement fortifié de Machaerus remonte à la période hasmonéenne.
Vers 90 avant Jésus-Christ, Alexandre Jannée y fit construire une forteresse. Celle-ci fut ensuite détruite lors des interventions romaines dans la région.
Quelques décennies plus tard, Hérode le Grand comprit immédiatement l’intérêt stratégique du lieu.
Vers 30 avant Jésus-Christ, il transforma Machaerus en une puissante forteresse doublée d’un palais royal.
Les fouilles ont révélé un ensemble beaucoup plus raffiné que ne le laisserait imaginer aujourd’hui cette montagne aride : cour royale, bains, salles d’apparat, citernes et installations palatiales occupaient autrefois le sommet.
À la mort d’Hérode le Grand, son royaume fut partagé.
La Galilée et la Pérée revinrent à son fils Hérode Antipas.
C’est lui que Jean-Baptiste allait affronter.
« Il ne t’est pas permis d’avoir la femme de ton frère »
Jean ne reprochait pas à Hérode une politique fiscale ou une alliance militaire.
Il lui reprochait son mariage.
Hérode Antipas avait épousé Hérodiade, précédemment épouse de son frère. Pour Jean-Baptiste, cette union était contraire à la Loi.
Le prophète ne se tut pas.
L’Évangile de Marc conserve la brutalité de son accusation :
« Il ne t’est pas permis d’avoir la femme de ton frère. »
Hérodiade voulait sa mort.
Hérode, lui, semble avoir entretenu une relation beaucoup plus ambiguë avec son prisonnier. Marc le présente à la fois comme inquiet devant Jean et intéressé par sa parole.
Mais Flavius Josèphe donne une autre dimension à l’affaire.
Pour l’historien juif, Hérode craignait surtout l’énorme influence de Jean sur les foules et redoutait que son prestige religieux ne finisse par provoquer une révolte.
Jean-Baptiste représentait donc simultanément un problème moral, religieux et politique.
Hérode décida de l’emprisonner.
Et Josèphe indique où :
Machaerus.
Le Studium Biblicum Franciscanum rappelle que Les Antiquités judaïques situent explicitement l'emprisonnement et l'exécution du Baptiste dans cette forteresse.
Le banquet d’Hérode
L’Évangile raconte ensuite une scène devenue l’une des plus célèbres du Nouveau Testament.
Hérode organise un banquet pour son anniversaire.
Les dignitaires de sa cour, les officiers et les notables de Galilée sont présents.
La fille d’Hérodiade danse devant les invités.
Séduit, Hérode lui promet de lui accorder ce qu’elle demandera.
Conseillée par sa mère, elle réclame :
la tête de Jean-Baptiste.
Hérode hésite.
Mais il a juré devant ses convives.
Jean est décapité dans sa prison et sa tête est apportée sur un plateau.
La tradition chrétienne a retenu le nom de Salomé pour la jeune danseuse, bien que les Évangiles ne la nomment pas.
Pendant des siècles, peintres, sculpteurs, écrivains et musiciens reprendront cette scène.
Mais à Machaerus, elle cesse presque d’être une image.
Elle retrouve un paysage.
Les archéologues ont retrouvé la cour du palais
Les fouilles entreprises depuis plusieurs décennies ont progressivement révélé le palais hérodien.
Elles ont notamment dégagé une vaste cour à péristyle, accompagnée d’une niche axiale interprétée comme l’emplacement du trône.
Pour Győző Vörös, qui dirige les recherches modernes sur le site depuis 2009, cette cour constitue le meilleur candidat pour le lieu du banquet décrit par Marc.
Son raisonnement est architectural.
Le texte évangélique parle d’une réception importante réunissant les dignitaires, les officiers et les principaux personnages de Galilée. Or la cour royale est précisément le grand espace du palais permettant de recevoir une telle assemblée. Le Studium Biblicum Franciscanum souligne cette correspondance entre l'architecture découverte et le récit évangélique.
Il faut néanmoins conserver une distinction importante.
L’archéologie ne peut pas démontrer qu’une danse précise eut lieu sur une dalle précise.
Elle établit l’existence du palais d’Hérode, sa configuration et son contexte historique.
La localisation de la mort de Jean à Machaerus repose principalement sur le témoignage de Flavius Josèphe, auquel vient s’ajouter la tradition chrétienne ancienne.
Mais la convergence entre textes et archéologie est exceptionnelle.
Un site toujours fouillé en 2026
Machaerus n’est d’ailleurs pas un chantier archéologique appartenant uniquement au passé.
Les recherches continuent.
Le dernier bilan d’Archaeology in Jordan 2024-2025, publié en 2026, comprend encore un rapport consacré à Machaerus.
Et un autre programme archéologique actuellement mené à ‘Ain az-Zara, l’ancienne Kallirhoe située sur la rive de la mer Morte, permet de mieux comprendre l’environnement de la forteresse.
Kallirhoe était connue pour ses sources thermales. Les recherches actuelles étudient notamment son ancien port et ses liaisons avec Machaerus. Des fouilles terrestres et sous-marines ont encore été conduites en 2025.
Ainsi, près de deux mille ans après Jean-Baptiste, le paysage dans lequel il vécut ses derniers jours continue de livrer ses secrets.
Jean-Baptiste, saint chrétien et prophète musulman
Pour un blog consacré au christianisme du monde arabe, Machaerus possède une autre particularité remarquable.
Jean-Baptiste n’appartient pas seulement à la mémoire chrétienne.
Dans l’islam, il est Yahyâ ibn Zakariyyâ, Jean fils de Zacharie, prophète mentionné dans le Coran.
La Jordanie peut ainsi présenter Machaerus comme un lieu de mémoire commun, quoique compris différemment, par chrétiens et musulmans.
Dans la préface d'un ouvrage consacré au site, le prince jordanien El Hassan bin Talal rappelle lui-même cette double mémoire et présente Yahyâ/Jean-Baptiste comme une figure particulièrement importante du patrimoine spirituel jordanien.
C’est une dimension souvent méconnue en Occident.
Le Jean-Baptiste des icônes et des cathédrales appartient aussi profondément à la géographie et à la mémoire religieuse du monde arabe.
La Jordanie, terre biblique
Machaerus rappelle surtout quelque chose que l’on oublie facilement lorsque l’on réduit la Terre sainte aux frontières actuelles d’Israël et des territoires palestiniens.
Une partie considérable de la géographie biblique se trouve dans l’actuelle Jordanie.
Le mont Nébo conserve la mémoire de Moïse.
Béthanie-au-delà-du-Jourdain est associée au baptême du Christ.
Madaba conserve sa célèbre carte en mosaïque de la Terre sainte.
Et Machaerus garde la mémoire du martyre de Jean-Baptiste.
En juin 2026 encore, une manifestation organisée avec les autorités jordaniennes autour du thème « Christian Faith in Jordan: Land of Revelation, Baptism, and Pilgrimage » présentait précisément Machaerus parmi les grands lieux permettant de comprendre les origines chrétiennes de la Jordanie.
Il existe donc une véritable Jordanie chrétienne, inscrite dans les pierres bien avant la naissance des États contemporains.
La liberté d’un homme face au pouvoir
Mais Machaerus n’est finalement pas seulement un site archéologique.
Si les chrétiens y reviennent, c’est parce qu’un homme y est mort pour avoir refusé de modifier son discours devant un puissant.
Jean-Baptiste ne possédait ni armée, ni fonction officielle, ni richesse.
Hérode possédait un palais fortifié dominant la mer Morte.
Deux mille ans plus tard, le palais est en ruines.
Jean, lui, est toujours célébré.
C’est peut-être la plus extraordinaire leçon laissée par Machaerus.
Les murailles construites pour manifester la puissance d’Hérode sont devenues le monument involontaire de celui qu’Hérode avait voulu faire taire.
Et chaque 29 août, l’Église proclame à nouveau le nom du prisonnier.
Beaucoup plus rarement celui de son bourreau.
Note culturelle — Mukawir, un lieu chrétien au cœur de la Jordanie arabe
Le nom antique de Machaerus s’est conservé sous la forme arabe Mukawir ou Mukawer.
Le site se trouve dans un paysage spectaculaire dominant la mer Morte. Il comprend la forteresse située sur un éperon isolé ainsi que les vestiges d’une implantation antique plus basse. L’American Center of Research situe Mukawir à environ trente kilomètres au sud-ouest de Madaba.
Pour la Jordanie contemporaine, Machaerus constitue à la fois un site archéologique, une destination de pèlerinage et un élément du patrimoine religieux du royaume.
La figure de Jean-Baptiste permet ici une rencontre singulière : saint Jean pour les chrétiens, le prophète Yahyâ pour les musulmans, et un personnage dont l'existence et la mort sont également rapportées par l'historien juif Flavius Josèphe.
Vidéo
Cette conférence de l’American Center of Research présente les fouilles de la forteresse et du palais hérodien et permet de comprendre concrètement l’organisation du site associé à l’emprisonnement et à la mort de Jean-Baptiste.
Sources
American Center of Research — Mount Machaerus : histoire, archéologie et pèlerinage
Studium Biblicum Franciscanum — Les fouilles de Machaerus et Jean-Baptiste
American Center of Research — Machaerus @ 50, bilan des recherches archéologiques
American Center of Research — recherches récentes à Kallirhoe, le port de Machaerus
Pour aller plus loin
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