eRéunis à Anjar du 29 juillet au 3 août, plus de 250 jeunes catholiques arméniens venus du Proche-Orient, d’Arménie, d’Europe et du Canada ont associé prière, formation, service et découverte du patrimoine. Le patriarche Raphaël Bedros XXI les appelle maintenant à transformer cette rencontre en engagement durable.
Saint du jour
Saint Eusigne d’Antioche, vétéran et martyr à 110 ans
Le 5 août, les Églises d’Orient font mémoire de saint Eusigne, chrétien d’Antioche dont le nom insolite accompagne une destinée qui ne l’est pas moins.
Selon la tradition, Eusigne servit pendant soixante ans dans l’armée romaine, sous plusieurs empereurs. Il aurait été témoin du martyre de saint Basilisque et, au temps de Constantin, de l’apparition dans le ciel du signe lumineux de la Croix.
Après avoir quitté l’armée, le vieux soldat retourna à Antioche. Il y partagea son temps entre la prière, le jeûne et la fréquentation de l’église.
Lorsque l’empereur Julien l’Apostat entreprit de restaurer le paganisme, Eusigne fut dénoncé comme chrétien. Conduit devant l’empereur, il lui reprocha courageusement d’avoir abandonné la foi du Christ et lui rappela l’exemple de Constantin, qu’il avait lui-même servi.
Julien ne se laissa pas attendrir par son grand âge. Eusigne, alors âgé de 110 ans, fut décapité vers 362.
Après avoir longtemps servi les empereurs de la terre, il acheva ainsi son existence dans la fidélité au seul Roi qu’il refusait de renier.
Pour les jeunes catholiques arméniens réunis au Liban, saint Eusigne rappelle que la transmission de la foi relie toutes les générations. Certains reçoivent aujourd’hui le flambeau ; d’autres le portent jusqu’à 110 ans — ce qui laisse assez peu d’excuses pour prendre une retraite spirituelle anticipée.
Résumé en arabe
اجتمع أكثر من 250 شابًا وشابة من الكنيسة الأرمنية الكاثوليكية في عنجر بلبنان من 29 تموز إلى 3 آب، تحت شعار «قلب واحد في المسيح». وجاء المشاركون من لبنان وسوريا والعراق والأردن وأرمينيا وفرنسا ولوكسمبورغ وإيطاليا وكندا. وجمع البرنامج بين الصلاة والتنشئة الروحية والخدمة الاجتماعية والأنشطة الثقافية والحج إلى عنّايا وحريصا ودير سيدة بزمار. وترأس البطريرك رافائيل بدروس الحادي والعشرون ميناسيان القداس الختامي، داعيًا الشباب إلى تحويل اللقاء إلى شعلة تستمر في رعاياهم ومجتمعاتهم. وفي زمن الهجرة والأزمات، لا يكفي الحفاظ على التراث الأرمني في الاحتفالات والمتاحف؛ بل يجب أن يصبح إيمانًا حيًا وخدمةً ومصالحةً ورسالةً تنقل إلى الأجيال المقبلة.
Article
Pendant près d’une semaine, la petite ville libanaise d’Anjar a accueilli une image saisissante de l’Église catholique arménienne : non pas une communauté enfermée dans un seul territoire, mais une jeunesse venue de plusieurs continents et réunie « d’un seul cœur dans le Christ ».
Du 29 juillet au 3 août, plus de 250 jeunes ont participé aux Journées mondiales de la jeunesse catholique arménienne. Ils venaient notamment du Liban, de Syrie, d’Irak, de Jordanie, d’Arménie, de France, du Luxembourg, d’Italie et du Canada.
Le rassemblement, organisé par l’Union de la jeunesse catholique arménienne du Liban, associait célébrations liturgiques, prières, conférences, ateliers, activités culturelles et services auprès des personnes fragiles.
Son thème, inspiré des Actes des Apôtres — « un seul cœur dans le Christ » — répond directement à la situation d’un peuple dispersé.
Les Arméniens vivent depuis des siècles entre une terre historique, plusieurs pays du Proche-Orient et une diaspora présente de Beyrouth à Paris, de Montréal à Los Angeles et de Rome à Buenos Aires.
Le génocide de 1915, les déplacements forcés, les guerres régionales, les persécutions et les crises économiques ont élargi cette dispersion. Celle-ci a parfois permis aux familles de survivre. Elle menace pourtant la transmission de la langue, de la foi et de la mémoire collective.
Une communauté peut conserver longtemps son nom, sa cuisine, ses fêtes et quelques photographies de famille tout en perdant progressivement sa pratique religieuse et la conscience de son histoire.
Les organisateurs du rassemblement d’Anjar ont donc refusé de réduire l’identité arménienne à une manifestation folklorique. Le programme reposait sur trois dimensions inséparables : la vie spirituelle, le service et la culture.
Les temps de formation invitaient les participants à approfondir leur relation avec Dieu, avec les autres et avec eux-mêmes.
Cette triple relation permet d’éviter deux réductions opposées.
La première ferait du christianisme un simple instrument de conservation du groupe. La seconde réduirait la foi à une expérience individuelle, détachée de toute communauté, de toute tradition et de toute responsabilité collective.
La tradition arménienne résiste à ces deux appauvrissements. Elle est simultanément confession de foi, mémoire d’un peuple, langue liturgique, architecture, musique, culture familiale et expérience du martyre.
Mais les jeunes ne sont pas restés enfermés dans leur propre communauté.
Ils ont rendu visite à des personnes âgées, participé à des activités avec la Société de Saint-Vincent-de-Paul et contribué à des travaux d’embellissement dans le complexe catholique arménien d’Anjar.
Cette dimension de service est décisive.
Une identité chrétienne ne prouve pas sa vitalité seulement par la beauté des chants, le nombre des drapeaux ou la précision des costumes traditionnels. Elle devient féconde lorsqu’elle produit une responsabilité envers le pauvre, le malade, la personne isolée et celui qui appartient à une autre communauté.
Le patriarche Raphaël Bedros XXI Minassian a présidé la messe de clôture au monastère Notre-Dame de Bzommar, siège historique du patriarcat arménien catholique.
Dans son homélie, il a rappelé que les participants provenaient de pays, de diocèses et de cultures différents, mais qu’ils se retrouvaient tous sous le nom du Christ Sauveur.
Le patriarche a présenté cette jeunesse comme un signe d’espérance pour un Proche-Orient soumis à des crises récurrentes. La douleur et la division, a-t-il souligné, ne doivent pas avoir le dernier mot : celui-ci appartient à l’espérance, à l’amour et à la fraternité.
Cet appel possède une résonance particulière au Liban.
Le pays demeure marqué par une crise économique profonde, l’affaiblissement des institutions, l’émigration des jeunes et les tensions régionales. De nombreuses familles chrétiennes se demandent si leurs enfants pourront encore y construire leur avenir.
Dans ce contexte, demander simplement aux jeunes de demeurer dans leur pays ne suffit pas.
Les exhortations à l’enracinement deviennent vite cruelles lorsqu’elles ne s’accompagnent ni d’emplois, ni de stabilité politique, ni de services publics, ni d’une sécurité réelle. L’Église ne peut garantir à elle seule ce que l’économie et l’État ne parviennent plus à offrir.
Elle peut néanmoins empêcher que l’émigration devienne une rupture totale.
Un jeune catholique arménien vivant à Montréal, Paris, Rome ou Luxembourg peut rester lié à une paroisse, apprendre la liturgie de son Église, participer à des œuvres de solidarité et revenir ponctuellement au Liban ou en Arménie.
La diaspora n’est donc pas nécessairement la fin d’une communauté. Elle peut devenir un réseau vivant de foi, de mémoire et d’entraide.
Mais ce réseau ne subsiste pas automatiquement. Il doit être nourri par des rencontres, des institutions, des voyages et des projets communs.
C’est l’un des principaux mérites des Journées d’Anjar : rendre visibles les liens entre des jeunes qui auraient pu grandir en croyant leur paroisse isolée et leur héritage condamné à disparaître avec la génération de leurs grands-parents.
Les délégations syriennes illustraient particulièrement cette diversité. Elles comprenaient des participants venus d’Alep, de Damas, de la Djézireh et de Kessab, dans la région de Lattaquié.
Ces territoires ont directement connu la guerre, les déplacements de population et l’effondrement d’une partie de leurs structures sociales.
La présence de ces jeunes rappelle que les communautés chrétiennes de Syrie ne veulent pas être seulement évoquées au passé, photographiées au milieu des ruines ou présentées comme les vestiges attendrissants d’un Orient disparu.
Elles veulent vivre, transmettre et participer à la reconstruction de leurs sociétés.
Les participants ont également accompli plusieurs pèlerinages.
À Annaya, ils se sont rendus au sanctuaire de saint Charbel, devenu l’un des grands centres spirituels du Liban. À Harissa, ils ont prié auprès de Notre-Dame du Liban. À Bzommar, ils ont découvert le cœur historique de leur propre Église.
Ces visites reliaient plusieurs traditions du christianisme oriental.
Saint Charbel appartient à la tradition maronite. Notre-Dame du Liban est devenue un symbole national dépassant les limites d’une seule Église. Saint Grégoire l’Illuminateur évoque la conversion ancienne de l’Arménie. Saint Ignace Maloyan, évêque martyr du génocide, incarne la fidélité au Christ dans la persécution.
Les jeunes ne recevaient donc pas une histoire simple et triomphale. Ils découvraient une foi construite à travers les épreuves, l’exil, la résistance et la rencontre entre plusieurs traditions catholiques.
Une soirée culturelle permit à chaque délégation de présenter son pays.
Ce genre d’activité pourrait paraître secondaire devant les crises que traverse le Proche-Orient. Il remplit pourtant une fonction essentielle.
La diaspora arménienne n’est pas homogène. Un jeune né au Canada, un autre ayant grandi à Alep et un troisième venu d’Erevan ne parlent pas nécessairement la même langue avec la même aisance. Leur relation à l’Église, à l’Arménie et au monde arabe peut être profondément différente.
L’unité ne consiste pas à effacer ces expériences. Elle doit leur permettre de se reconnaître sans exiger qu’elles deviennent identiques.
Anjar se prête particulièrement bien à cette démarche.
Située dans la plaine de la Bekaa, près de la frontière syrienne, la ville est parfois appelée la « petite Arménie » du Liban.
Une grande partie de ses habitants descend des Arméniens du Musa Dagh, la « montagne de Moïse ». En 1915, plusieurs milliers d’entre eux résistèrent aux déportations ottomanes avant d’être évacués par des navires français.
Après plusieurs déplacements, leurs familles s’installèrent à Anjar et y reconstruisirent une communauté organisée autour de quartiers rappelant leurs anciens villages.
La ville montre ainsi que l’enracinement ne dépend pas uniquement de la permanence sur une terre ancestrale. Il peut également naître d’un effort collectif accompli dans une terre d’accueil.
Le patriarche Raphaël Bedros XXI a demandé que la rencontre ne reste pas seulement un beau souvenir d’été.
Elle doit devenir une « étincelle » poussant les jeunes à prendre des initiatives dans leurs paroisses, à servir les autres et à prononcer des paroles d’unité lorsque les sociétés entretiennent la peur et la division.
C’est ici que commence la partie la plus difficile.
Un grand rassemblement produit naturellement de l’enthousiasme. Le retour dans une petite paroisse vieillissante, une ville économiquement fragile ou un pays où l’on se sent très minoritaire possède un caractère nettement moins exaltant.
Pour que l’étincelle survive, les responsables ecclésiaux devront confier aux jeunes de véritables responsabilités.
Les inviter à assister à des événements sans leur permettre de décider, d’organiser ou de proposer transformerait rapidement leur enthousiasme en lassitude.
La transmission ne consiste pas seulement à remettre intact un patrimoine à la génération suivante. Elle suppose de lui faire confiance pour l’habiter et le faire fructifier dans des circonstances nouvelles.
Saint Eusigne d’Antioche, célébré le 5 août, offre une figure singulière de cette transmission.
Ce vieux soldat appartenait à une génération ayant connu les persécutions, la reconnaissance du christianisme sous Constantin, puis le retour offensif du paganisme sous Julien.
À 110 ans, il ne considéra pas que son âge lui donnait le droit de se désintéresser du combat spirituel de son temps.
Son témoignage montre qu’une génération ancienne ne transmet pas seulement des souvenirs. Elle doit aussi donner l’exemple d’une foi vécue jusqu’au bout.
Les jeunes réunis à Anjar ne reproduiront pas exactement la vie de leurs grands-parents d’Alep, de Beyrouth, d’Erevan ou du Musa Dagh.
Ils devront inventer une manière à la fois arménienne, catholique et pleinement contemporaine de vivre à Paris, Montréal, Luxembourg, Rome ou ailleurs.
L’enjeu n’est pas de choisir entre l’intégration et la fidélité. Il est de transformer l’héritage reçu en une présence capable de servir les sociétés nouvelles.
La diaspora ne deviendra alors ni un musée ni une simple dispersion.
Elle pourra former une véritable communion.
Note culturelle
Anjar se trouve dans la plaine de la Bekaa, à proximité de la frontière syrienne. La ville est connue à la fois pour ses ruines omeyyades du VIIIe siècle, inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO, et pour sa forte population arménienne.
Les Arméniens qui s’y installèrent venaient principalement des villages du Musa Dagh.
En 1915, plusieurs milliers d’habitants arméniens de cette région résistèrent pendant plusieurs semaines aux déportations. Ils furent finalement évacués par des navires français et conduits à Port-Saïd, en Égypte.
Après la Première Guerre mondiale, certains revinrent temporairement sur leur territoire. Ils durent cependant le quitter définitivement lorsque la région passa sous contrôle turc.
Leur installation dans la plaine de la Bekaa donna naissance à la ville arménienne d’Anjar. Ses quartiers furent organisés selon les anciens villages du Musa Dagh, permettant aux familles déplacées de reconstituer leurs voisinages et une partie de leur vie communautaire.
Sources
EWTN News : des jeunes catholiques arméniens de neuf pays réunis au Liban
Vatican News : les Journées mondiales de la jeunesse catholique arménienne au Liban
Église orthodoxe en Amérique : vie de saint Eusigne d’Antioche
UNESCO : les ruines omeyyades d’Anjar
Pour aller plus loin
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La diaspora peut-elle transmettre durablement la foi arménienne en dehors des communautés historiques du Proche-Orient ? Les Églises orientales confient-elles suffisamment de responsabilités à leur jeunesse ?
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