Le 16 septembre, l’Église célèbre l’un de ses grands évêques africains. Dix-huit siècles plus tard, Cyprien rappelle que le Maghreb fut l’un des cœurs intellectuels et spirituels du christianisme antique.
🌍 الملخص
تحتفل الكنيسة الكاثوليكية في السادس عشر من أيلول بذكرى القديسَين كورنيليوس وقبريانوس. وكان قبريانوس أسقف قرطاج، في تونس الحالية، وأحد أهم شخصيات المسيحية الإفريقية القديمة. اعتنق المسيحية في القرن الثالث ثم أصبح أسقفاً لقرطاج، وواجه اضطهاد الإمبراطور ديسيوس والانقسامات داخل الكنيسة قبل أن يُستشهد سنة 258 في عهد فاليريانوس.
وتذكّرنا سيرته بأن شمال إفريقيا لم يكن هامشاً في تاريخ المسيحية، بل كان أحد مراكزها الكبرى قبل قرون من الفتح العربي الإسلامي. ومن قرطاج خرج لاهوت وفكر وشهادة مسيحية أثرت في الكنيسة اللاتينية كلها.
Avant Kairouan, il y avait Carthage
Lorsqu'on pense aujourd'hui à la Tunisie religieuse, l'image vient presque immédiatement.
Mosquées.
Minarets.
Kairouan.
Civilisation arabo-musulmane.
Tout cela appartient évidemment à l'histoire profonde du pays.
Mais ce n'est pas le commencement.
Plusieurs siècles avant la fondation de Kairouan au VIIe siècle, Carthage était déjà l'un des grands centres du christianisme méditerranéen.
Et parmi les hommes qui donnèrent à cette Église africaine une stature universelle se trouve saint Cyprien.
Un Africain du IIIe siècle
Cyprien naît probablement au début du IIIe siècle, vraisemblablement à Carthage.
Il appartient à un milieu cultivé.
Il maîtrise parfaitement la rhétorique et possède une position sociale confortable.
Il n'est donc pas chrétien depuis l'enfance.
Il se convertit à l'âge adulte, probablement autour de 246.
Quelques années plus tard seulement, vers 249, il devient évêque de Carthage.
Son ascension est incroyablement rapide.
Elle montre aussi l'importance de Carthage.
Nous ne sommes pas dans une petite communauté chrétienne isolée.
Nous sommes dans l'une des grandes métropoles de l'Empire romain.
Carthage chrétienne n'était pas une périphérie de Rome
C'est un point qu'il faut constamment rappeler.
Le christianisme nord-africain ne fut pas simplement une religion importée tardivement d'Europe.
L'Afrique romaine devint elle-même l'un des laboratoires du christianisme latin.
Tertullien écrivait à Carthage avant Cyprien.
Plus tard viendra Augustin, évêque d'Hippone.
Les martyrs de Scilli, Perpétue et Félicité, les évêques, les conciles africains et les controverses théologiques donnent à cette région une place immense dans la formation du christianisme occidental.
Une partie du vocabulaire théologique latin que Rome utilisera pendant des siècles s'est aussi formée en Afrique.
Puis vient la persécution de Dèce
Cyprien devient évêque à un moment terrible.
L'empereur Dèce impose en 250 un sacrifice public destiné à manifester la fidélité à l'ordre religieux romain.
De nombreux chrétiens refusent.
D'autres cèdent.
Certains obtiennent même des certificats affirmant qu'ils ont sacrifié.
Lorsque la persécution retombe, l'Église doit affronter une question douloureuse :
que faire de ceux qui ont apostasié pour sauver leur vie ?
Les exclure définitivement ?
Les réintégrer immédiatement ?
Leur imposer une pénitence ?
La crise menace l'unité de l'Église.
Cyprien défend une voie exigeante, mais permettant la réconciliation.
Un évêque obsédé par l'unité
C'est l'un des grands thèmes de sa pensée.
Pour Cyprien, l'Église n'est pas une simple association d'individus partageant les mêmes convictions.
Elle est un corps visible.
L'évêque doit donc garantir l'unité de son Église locale tout en demeurant en communion avec les autres évêques.
Voilà pourquoi Cyprien est souvent invoqué dans les discussions sur l'épiscopat, la communion ecclésiale et les rapports entre Églises locales.
Mais son histoire comporte aussi une ironie utile.
Cyprien pouvait défendre l'unité tout en se disputant sérieusement avec Rome.
Quand Carthage disait non à Rome
Au milieu des années 250, Cyprien entre en conflit avec le pape Étienne Ier.
La question porte sur le baptême administré par des groupes considérés comme hérétiques.
À Rome, on reconnaît la validité du baptême s'il a été administré correctement.
En Afrique, Cyprien et plusieurs évêques considèrent qu'un tel baptême doit être renouvelé.
Le désaccord devient suffisamment grave pour tendre les relations entre Rome et Carthage.
Voilà qui rend Cyprien beaucoup plus intéressant qu'une statue de saint parfaitement lisse.
Il croit profondément à l'unité.
Mais il pense aussi qu'un évêque possède une véritable responsabilité dans son Église.
Le christianisme africain n'est donc pas une simple annexe administrative de Rome.
Il discute.
Il résiste parfois.
Il contribue.
258 : Rome et Carthage perdent leurs pasteurs
Puis vient la persécution de Valérien.
En 258, un nouvel édit ordonne notamment l'exécution des évêques, prêtres et diacres.
À Rome, le pape Sixte II est arrêté et exécuté le 6 août.
Quelques semaines plus tard, la persécution frappe Carthage.
Cyprien est condamné.
Il est décapité le 14 septembre 258.
Voilà pourquoi sa situation liturgique peut surprendre.
Son dies natalis, le jour de son martyre, est bien le 14 septembre.
Mais cette date est occupée dans le calendrier romain par la fête de l'Exaltation de la Sainte Croix.
Sa mémoire est donc célébrée le 16 septembre, conjointement avec celle du pape saint Corneille.
Un martyr tunisien ?
Le mot serait historiquement faux s'il était pris littéralement.
Cyprien n'était pas « Tunisien » au sens national moderne.
Il était un homme de l'Afrique romaine.
Il parlait et écrivait en latin.
Il vivait bien avant l'arabisation du Maghreb et avant l'apparition de l'islam.
Mais il vivait sur le territoire de l'actuelle Tunisie.
C'est précisément ce décalage historique qui rend sa mémoire intéressante.
Le territoire n'a pas commencé son histoire religieuse avec les catégories actuelles.
Avant l'arabisation du Maghreb
Le christianisme africain survivra encore pendant des siècles après Cyprien.
Il traversera les persécutions.
Puis les querelles donatistes.
Puis l'époque vandale.
Puis le retour byzantin.
L'arrivée de l'islam et l'arabisation transformeront progressivement le paysage religieux et culturel de l'Afrique du Nord.
Mais cette transformation n'efface pas ce qui existait auparavant.
La Tunisie actuelle repose aussi sur les strates de Carthage punique, romaine, chrétienne, vandale, byzantine, arabe et musulmane.
Le christianisme appartient donc lui aussi à l'archéologie profonde du Maghreb.
Cyprien appartient-il au « monde arabe » ?
Non, si l'on parle de sa propre époque.
Oui, si notre blog s'intéresse aux racines chrétiennes des territoires qui appartiennent aujourd'hui au monde arabe.
La nuance est importante.
Il ne faut pas arabiser artificiellement un homme mort près de quatre siècles avant les conquêtes arabes.
Mais il serait tout aussi artificiel de raconter l'histoire religieuse de la Tunisie comme si elle commençait au VIIe siècle.
Cyprien permet justement d'éviter les deux erreurs.
Une Afrique qui enseignait à l'Europe
Il existe enfin un renversement historique particulièrement intéressant.
Nous avons aujourd'hui tendance à imaginer le christianisme comme une religion européenne ayant ensuite été apportée en Afrique.
Pour l'Antiquité chrétienne, cette image fonctionne très mal.
L'Afrique du Nord chrétienne produisait des théologiens que lisaient les Européens.
Carthage organisait des conciles.
Les controverses africaines influençaient Rome.
Augustin deviendra l'un des penseurs les plus importants de toute l'histoire occidentale.
Autrement dit :
avant que l'Europe ne missionne l'Afrique, l'Afrique avait déjà contribué à former le christianisme européen.
Pourquoi cela compte
Faire mémoire de Cyprien le 16 septembre ne consiste donc pas seulement à raconter la vie d'un martyr antique.
C'est redécouvrir une carte du christianisme que nous avons oubliée.
Une carte où Carthage compte autant qu'une grande ville chrétienne.
Une carte où l'Afrique du Nord parle latin, produit des évêques et débat avec Rome.
Une carte où les frontières entre « Europe chrétienne » et « monde arabe » n'existent pas encore.
Cyprien nous oblige ainsi à regarder la Tunisie autrement.
Derrière Kairouan, il y a Carthage.
Derrière les minarets, il existe aussi des basiliques en ruines.
Et sous le sol du Maghreb moderne demeure la mémoire d'une Afrique qui fut l'un des grands foyers du christianisme antique.
🏺 Note culturelle : Carthage, Rome et l'Afrique chrétienne
Carthage ne fut pas seulement une grande ville politique de l'Empire romain.
Elle devint également un centre ecclésiastique majeur.
Au IIIe siècle, ses évêques réunissaient déjà de nombreux évêques africains en concile.
Les controverses sur les chrétiens ayant apostasié pendant les persécutions, puis sur le baptême administré hors de l'Église, montrent que les décisions africaines pouvaient peser sur l'ensemble de la chrétienté latine.
📚 Pour aller plus loin
Agilée : le sang fidèle de Carthage
Lire sur Baraka des Saints
Agape et Secondin : les martyrs de l'Algérie chrétienne
Lire l'article
Bahreïn : les martyrs de Najran rappellent l'Arabie chrétienne d'avant l'islam
Retrouver l'article sur Baraka des Saints
🔎 Sources
Vatican News, calendrier des saints du 16 septembre : saints Corneille et Cyprien.
Catholic Encyclopedia, notice consacrée à saint Cyprien de Carthage.
Catholic Encyclopedia, histoire de l'Église de Carthage.
Sources historiques sur la persécution de Valérien et le martyre de Cyprien en septembre 258.
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Le passé chrétien antique du Maghreb devrait-il être davantage intégré à la mémoire culturelle des pays d'Afrique du Nord aujourd'hui ?
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