Jordanie : trois millions et demi de réfugiés, mais une coexistence que l’évêque d’Amman refuse de croire impossible
Pour Mgr Iyad Twal, la religion doit devenir « la solution, non le problème » dans un royaume placé au cœur des fractures du Moyen-Orient
Saint du jour : saint Sozonte
Le 7 septembre, les traditions chrétiennes orientales font mémoire de saint Sozonte, martyr de l’Antiquité chrétienne, particulièrement vénéré dans le monde byzantin.
Sa mémoire nous ramène aux premières générations chrétiennes du Proche-Orient, lorsque les frontières politiques actuelles n’existaient évidemment pas encore et que les communautés chrétiennes formaient un réseau allant de la Palestine à la Syrie et à l’Asie Mineure.
Cette profondeur historique prend un relief particulier en Jordanie, où l’on prépare déjà le bimillénaire du baptême du Christ.
ملخص
يؤكد المطران إياد طوال، النائب البطريركي للاتين في الأردن، أن المملكة الأردنية ما زالت تقدم نموذجًا مهمًا للعيش المشترك في منطقة تعاني من الحروب والانقسامات. ويعيش في الأردن نحو 11 مليون نسمة، بينهم قرابة 3.5 ملايين لاجئ، بينما يشكل المسيحيون أقلية صغيرة لكنها متجذرة في تاريخ البلاد. ويرى المطران أن الدين يجب أن يكون «الحل لا المشكلة». كما تستعد الكنيسة والأردن للاحتفال سنة 2030 بمرور ألفي عام على معمودية المسيح، في أرض تحمل ذاكرة موسى وإيليا ويوحنا المعمدان والجماعات المسيحية الأولى.
Onze millions d’habitants, trois millions et demi de réfugiés
Les chiffres suffisent presque à raconter la situation jordanienne.
Environ 11 millions d’habitants.
Parmi eux, quelque 3,5 millions de réfugiés, selon les données évoquées par Mgr Iyad Twal, vicaire patriarcal latin pour la Jordanie. (vaticannews.va)
Peu de pays supportent proportionnellement une telle pression.
Palestiniens.
Irakiens.
Syriens.
Et d’autres populations déplacées par les crises successives du Moyen-Orient.
La Jordanie vit depuis des décennies avec l’exil de ses voisins.
Et pourtant, l’évêque parle de coexistence
Mgr Twal ne décrit pas un paradis.
La région est marquée par la guerre.
Les tensions sociales existent.
Les ressources du royaume sont limitées.
La situation économique est difficile.
Mais il refuse l’idée selon laquelle musulmans et chrétiens seraient condamnés à l’affrontement.
Sa formule est remarquable :
« La religion doit être la solution, non le problème. » (vaticannews.va)
Les chrétiens sont une petite minorité
La Jordanie est très majoritairement musulmane.
Les chrétiens n’en constituent qu’une petite fraction.
Mais leur présence est ancienne.
Ils ne sont pas simplement une communauté étrangère installée récemment.
Le christianisme jordanien plonge ses racines dans l’Antiquité.
Cette ancienneté explique en partie la manière dont les chrétiens se perçoivent.
Ils ne veulent pas être seulement « tolérés ».
Ils se considèrent comme Jordaniens.
« Nous sommes citoyens »
C’est l’un des points soulignés par Mgr Twal.
Les chrétiens participent à la société.
Ils travaillent.
Étudient.
Servent dans les institutions.
Participent à la vie nationale.
Leur identité religieuse ne devrait donc pas les transformer en étrangers dans leur propre pays.
La coexistence n’est viable que si la minorité possède une véritable place civique.
La monarchie hachémite joue un rôle essentiel
La Jordanie possède ici une histoire politique particulière.
La monarchie hachémite a régulièrement insisté sur la protection des communautés chrétiennes et sur une conception relativement modérée de l’islam.
Le royaume cherche aussi à se présenter internationalement comme un lieu de dialogue interreligieux.
Cette politique ne supprime évidemment pas toutes les difficultés.
Mais elle crée un cadre différent de celui rencontré par les chrétiens dans certaines autres parties du Moyen-Orient.
Le roi est aussi gardien d’une certaine tradition
La dynastie hachémite revendique sa descendance du prophète Mahomet.
Cette légitimité religieuse donne au discours royal sur la coexistence une importance particulière.
Le dialogue avec les chrétiens n’est pas présenté comme une importation occidentale.
Il est intégré à une conception jordanienne de l’identité nationale.
Pour les Églises, cet espace doit être utilisé et approfondi.
Le réfugié devient une question nationale permanente
La Jordanie connaît cependant une situation extraordinaire.
L’accueil des réfugiés n’est pas une crise exceptionnelle de quelques mois.
Il constitue presque une caractéristique structurelle du pays.
Les vagues se succèdent.
Irak.
Syrie.
Crises plus récentes.
Chaque guerre voisine laisse une trace démographique en Jordanie.
Cela transforme aussi les Églises
Les communautés chrétiennes participent directement à l’accueil.
Caritas.
Écoles.
Paroisses.
Congrégations.
Associations.
Les bénéficiaires ne sont pas nécessairement chrétiens.
C’est précisément là que le service devient témoignage.
Aider une famille musulmane déplacée peut devenir une forme de dialogue interreligieux beaucoup plus concrète qu’une conférence.
La charité précède parfois la théologie
Une mère syrienne n’a pas besoin de connaître les subtilités du dialogue islamo-chrétien pour comprendre qu’une institution catholique aide ses enfants.
De même, le chrétien jordanien découvre dans le réfugié musulman une personne avant de voir une catégorie religieuse.
Le service crée des relations.
Et les relations peuvent ensuite réduire les préjugés.
C’est probablement ce que Twal entend lorsqu’il refuse de faire de la religion un problème supplémentaire.
Mais la Jordanie possède quelque chose d’encore plus précieux
Son territoire constitue l’un des grands paysages bibliques.
Moïse.
Élie.
Jean-Baptiste.
Le Jourdain.
Le mont Nébo.
Béthanie-au-delà-du-Jourdain.
L’histoire biblique n’est pas seulement racontée dans les églises jordaniennes.
Elle est inscrite dans la géographie.
2030 approche
La Jordanie prépare déjà une échéance exceptionnelle :
2030, présenté comme le bimillénaire du baptême du Christ.
Le pays souhaite mettre en valeur les lieux bibliques liés au Jourdain et aux grandes figures de l’histoire du salut. (vaticannews.va)
Pour une petite communauté chrétienne, l’enjeu est considérable.
La Jordanie pourrait devenir l’un des grands pôles de pèlerinage chrétien de la prochaine décennie.
Le baptême du Christ est jordanien aussi
Dans l’imaginaire occidental, la Terre sainte se résume souvent à Israël et aux territoires palestiniens.
C’est historiquement insuffisant.
Une partie essentielle de la géographie biblique se trouve sur la rive orientale du Jourdain.
Le site d’Al-Maghtas, Béthanie-au-delà-du-Jourdain, est associé à la prédication de Jean-Baptiste et au baptême de Jésus.
Il constitue donc un lieu chrétien majeur.
Moïse regarde la Terre promise depuis la Jordanie
Le mont Nébo ajoute une autre profondeur.
Selon la tradition biblique, Moïse y contempla la Terre promise avant de mourir.
Le pèlerin qui monte aujourd’hui au Nébo regarde donc vers Jéricho et la vallée du Jourdain depuis le territoire jordanien.
La géographie elle-même relie les deux rives.
Elle rappelle combien les frontières modernes sont récentes au regard de l’histoire biblique.
Et il y a Wadi Feynan
Mgr Twal porte une réplique d’une ancienne croix retrouvée à Wadi Feynan.
Ce détail pourrait paraître anecdotique.
Il ne l’est pas.
Le site conserve les traces d’une très ancienne présence chrétienne.
Twal y voit un symbole des racines profondes du christianisme jordanien. (vaticannews.va)
Les chrétiens n’arrivent donc pas en Jordanie avec les missionnaires européens du XIXe siècle.
Ils appartiennent aux couches les plus anciennes de l’histoire du pays.
Une présence attestée dès l’Antiquité
Les vestiges archéologiques chrétiens sont nombreux en Jordanie.
Madaba.
Mont Nébo.
Umm ar-Rasas.
Pétra.
Feynan.
Églises.
Mosaïques.
Inscriptions.
Monastères.
Ils racontent un Proche-Orient où le christianisme était autrefois beaucoup plus largement implanté.
Madaba en est peut-être le plus beau symbole
La célèbre carte de Madaba, mosaïque du VIe siècle conservée dans l’église Saint-Georges, représente Jérusalem et une partie considérable du Proche-Orient biblique.
C’est à la fois une œuvre d’art.
Une carte.
Un document historique.
Et un témoignage de la vitalité chrétienne de la Jordanie byzantine.
Le pèlerinage de 2030 pourrait redonner à ce patrimoine une visibilité mondiale.
Le tourisme religieux peut aussi aider les chrétiens
Les pèlerinages ne sont pas uniquement une affaire spirituelle.
Ils créent des emplois.
Guides.
Hôtels.
Restaurants.
Artisanat.
Transports.
Institutions religieuses.
Dans un pays économiquement fragile, développer les pèlerinages peut contribuer au maintien des communautés chrétiennes locales.
Une Église qui vit uniquement de souvenirs archéologiques risque de devenir un musée.
Une Église qui accueille des pèlerins transforme cette mémoire en présence vivante.
Le grand paradoxe jordanien
La Jordanie se trouve ainsi entre plusieurs réalités.
Petit pays.
Immense histoire.
Peu de ressources naturelles.
Des millions de réfugiés.
Minorité chrétienne.
Patrimoine chrétien mondial.
Environnement régional explosif.
Stabilité politique relative.
Cette combinaison explique l’importance stratégique du royaume.
Une oasis fragile
Il serait excessif de présenter la Jordanie comme un modèle parfait.
Les libertés religieuses ne sont pas identiques à celles d’un État occidental.
Des questions de conversion ou de statut personnel peuvent demeurer sensibles.
Les difficultés économiques sont considérables.
Et la stabilité régionale n’est jamais garantie.
Mais dans le contexte moyen-oriental actuel, la continuité de la présence chrétienne jordanienne demeure remarquable.
« La religion doit être la solution »
La formule de Mgr Twal mérite donc d’être prise au sérieux.
Elle ne signifie pas que les différences doctrinales doivent disparaître.
Elle signifie que la foi ne doit pas être instrumentalisée pour transformer le voisin en ennemi.
Le musulman doit pouvoir rester musulman.
Le chrétien chrétien.
Et tous deux citoyens du même pays.
C’est une conception exigeante de la coexistence.
Le jubilé de 2030 pourrait porter ce message
Des millions de chrétiens pourraient venir en Jordanie pour se souvenir du baptême du Christ.
Ils découvriront alors autre chose.
Des communautés chrétiennes arabes.
Des musulmans gardiens de sites bibliques.
Des réfugiés.
Des monastères.
Des mosaïques.
Des villages.
Un pays vivant, et non seulement un décor biblique.
Le pèlerinage pourrait ainsi devenir lui-même une école de coexistence.
La Jordanie comme pont
Le royaume ne peut résoudre les guerres du Moyen-Orient.
Ses dimensions et ses moyens sont trop limités.
Mais il peut préserver quelque chose de précieux :
un espace où la présence chrétienne n’est pas considérée comme étrangère.
Où le patrimoine biblique appartient à l’identité du pays.
Où musulmans et chrétiens peuvent encore essayer de construire ensemble.
Et où un évêque peut rappeler que la religion n’est pas condamnée à fabriquer des frontières.
Elle peut aussi construire des ponts.
Note culturelle : la carte de Madaba, une Terre sainte dessinée en mosaïque
Découverte au XIXe siècle dans l’église grecque-orthodoxe Saint-Georges de Madaba, la célèbre mosaïque date du VIe siècle.
Elle représentait une vaste partie du Proche-Orient, de l’Égypte à la Palestine, avec Jérusalem en son centre.
Elle constitue l’une des plus anciennes représentations cartographiques conservées de la ville sainte.
Elle rappelle surtout qu’à l’époque byzantine, la Jordanie actuelle appartenait pleinement au cœur géographique du christianisme oriental.
Vidéo
Je n’ai pas retrouvé de vidéo directement consacrée à l’entretien récent de Mgr Iyad Twal suffisamment identifiable pour la recommander sans réserve.
Pour ce sujet, mieux vaut conserver l’entretien écrit de Vatican News plutôt qu’ajouter une vidéo touristique générale sur la Jordanie.
Source
Vatican News — Mgr Iyad Twal : au Moyen-Orient, la religion doit être la solution et non le problème
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La Jordanie pourrait-elle devenir, avec le jubilé de 2030, l’un des grands centres du pèlerinage chrétien au Proche-Orient aux côtés de Jérusalem ?
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