À Jérusalem, un nouveau forum réunit juifs, musulmans et chrétiens autour d’une idée explosive : aucun peuple ne peut épuiser à lui seul la vocation de la Ville sainte
Saint du jour : saint Pierre Claver
Saint Pierre Claver n’appartient pas au monde arabe, mais sa fête du 9 septembre rappelle un principe directement lié au sujet du jour : la dignité humaine ne dépend jamais de l’origine, de la religion ou du statut social.
Le jésuite passa quarante ans auprès des Africains réduits en esclavage à Carthagène. Il voulait d’abord leur apporter soins et dignité avant de leur parler de la foi.
Dans une Terre sainte où les identités deviennent parfois des frontières absolues, cette universalité chrétienne mérite d’être rappelée.
ملخص
أكد الكاردينال بييرباتيستا بيتسابالا، بطريرك القدس للاتين، خلال إطلاق منتدى «داخل أسوارك» في القدس، أن الأرض المقدسة هي للجميع. ويجمع المنتدى باحثين ومفكرين من تقاليد دينية وتخصصات مختلفة من أجل التفكير في الدعوة العالمية للقدس، وفي اللغة والمصالحة والسلام. بالنسبة إلى البطريرك، لا يكفي الحوار مع من يوافقوننا الرأي، بل يجب الاستماع إلى الجميع والبحث عن سردية مختلفة لا تختزل المدينة في ملكية جماعة واحدة.
Une phrase presque impossible à prononcer aujourd’hui
« Cette terre est pour tous. »
À Jérusalem, la phrase n’a rien d’anodin.
Le cardinal Pierbattista Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem, l’a prononcée à l’occasion du lancement d’une nouvelle initiative intitulée :
Within Your Gates: The Forum for the Universal Vocation of Jerusalem.
Son objectif est ambitieux.
Réfléchir à la vocation universelle de Jérusalem au milieu d’un conflit où presque chaque mot peut devenir une arme.
Jérusalem appartient-elle à quelqu’un ?
Juifs.
Chrétiens.
Musulmans.
Israéliens.
Palestiniens.
Églises.
États.
Familles.
Communautés religieuses.
Tous possèdent une histoire dans la ville.
Et tous peuvent être tentés de transformer cette histoire en droit exclusif.
C’est précisément ce que la formule de Pizzaballa vient déranger.
« La Terre sainte est pour tous »
Le patriarche ne nie évidemment pas les droits politiques ni les appartenances nationales.
Il affirme autre chose.
La Terre sainte possède une signification tellement vaste qu’aucun groupe ne peut réduire son sens à sa seule histoire.
Jérusalem est locale.
Mais elle est aussi universelle.
C’est cette tension qui fonde le nouveau forum.
Un forum né après le 7 octobre 2023
L’initiative ne vient pas d’un colloque universitaire abstrait.
Selon Vatican News, elle est issue de conversations commencées après le 7 octobre 2023, lorsque la guerre et la violence ont plongé la région dans l’une de ses crises les plus profondes.
Des chercheurs et acteurs israéliens et palestiniens ont commencé à se rencontrer.
D’abord discrètement.
Puis à travers plusieurs ateliers.
Après près de trois ans de travail, le projet devient désormais permanent.
L’Université Notre-Dame est associée au projet
Le forum est développé en partenariat avec le centre académique de l’University of Notre Dame à Jérusalem.
Il réunit des spécialistes de différentes disciplines :
théologie,
philosophie,
histoire,
science politique,
architecture,
littérature,
gestion.
Mais aussi des représentants de différentes traditions religieuses.
L’idée est intéressante.
Jérusalem ne peut être comprise par une seule discipline.
Sur scène : une universitaire juive et un intellectuel musulman
Lors de la présentation publique, deux figures symbolisaient particulièrement cette démarche.
Karma Ben-Johanan, historienne israélienne des religions et de la théologie moderne à l’Université hébraïque de Jérusalem.
Et Sari Nusseibeh, philosophe palestinien et ancien recteur de l’Université Al-Quds.
Une juive israélienne.
Un musulman palestinien.
Invités à discuter dans une initiative présidée par le patriarche catholique latin.
Le symbole est évident.
Mais le forum ne prétend pas résoudre politiquement le conflit
Pizzaballa insiste sur ce point.
Il ne veut pas produire une nouvelle solution diplomatique.
Le forum ne se présente pas comme un gouvernement parallèle.
Il souhaite plutôt :
comprendre,
étudier,
faire dialoguer,
changer le langage,
produire une autre manière de raconter Jérusalem.
Le mot central est peut-être « récit »
Les guerres se déroulent avec des armes.
Mais elles se nourrissent aussi d’histoires.
Qui était là le premier ?
Qui est victime ?
Qui est occupant ?
Qui appartient à cette terre ?
Qui doit partir ?
Qui possède tel sanctuaire ?
Chaque communauté produit son récit.
Le danger apparaît lorsque le récit de l’autre devient impossible à entendre.
Pizzaballa veut précisément rouvrir cet espace
Il affirme que le dialogue véritable ne peut se limiter à parler avec ceux qui pensent déjà comme nous.
Il faut accepter la confrontation réelle avec une mémoire différente.
C’est plus difficile que les grandes cérémonies interreligieuses.
Car il ne s’agit pas seulement de se saluer.
Il faut entendre ce que le lieu signifie pour l’autre.
À Jérusalem, chaque pierre peut être disputée
Vatican News formule le problème d’une manière particulièrement frappante.
Les habitants juifs, musulmans et chrétiens de Jérusalem ne connaissent pas toujours réellement la signification historique et religieuse que l’autre attribue aux mêmes lieux.
Or dans cette ville, chaque pierre peut devenir l’objet d’une dispute.
Voilà pourquoi la culture et l’histoire deviennent des enjeux politiques.
Le Saint-Sépulcre en offre déjà un exemple chrétien
Même à l’intérieur du christianisme, la propriété des lieux saints est extraordinairement complexe.
Le Saint-Sépulcre est partagé entre plusieurs communautés chrétiennes selon le célèbre Status Quo.
Grecs orthodoxes.
Latins franciscains.
Arméniens.
Coptes.
Syriaques.
Éthiopiens.
La coexistence y repose sur un équilibre minutieux hérité de siècles de conflits, de compromis et d’interventions politiques.
La clé elle-même est musulmane
L’un des symboles les plus extraordinaires de Jérusalem demeure la porte du Saint-Sépulcre.
Depuis des siècles, des familles musulmanes sont associées à la garde et à l’ouverture de cette porte.
Le sanctuaire central de la chrétienté dépend ainsi, dans sa vie quotidienne, d’une tradition impliquant des musulmans.
Difficile d’imaginer meilleure illustration de l’imbrication historique de Jérusalem.
Le Haram al-Sharif et le mont du Temple concentrent encore davantage les mémoires
Pour les juifs, le mont du Temple correspond au lieu des anciens Temples de Jérusalem.
Pour les musulmans, le Haram al-Sharif comprend notamment la mosquée Al-Aqsa et le Dôme du Rocher.
Le même espace possède donc des significations religieuses immenses pour plusieurs communautés.
L’archéologie elle-même peut devenir politique.
Et les chrétiens ne sont pas des observateurs étrangers
Ils appartiennent à cette histoire.
Jérusalem est la ville de la Passion et de la Résurrection du Christ.
Bethléem, Nazareth, Jéricho et l’ensemble du territoire biblique structurent la mémoire chrétienne mondiale.
Mais les chrétiens de Terre sainte ne sont pas seulement les gardiens de monuments visités par les pèlerins.
Ils sont une population locale.
Voilà pourquoi le mot « patrimoine » peut devenir dangereux
Dire que Jérusalem appartient au patrimoine de l’humanité paraît généreux.
Mais une ville n’est pas un musée.
Des gens y vivent.
Ils travaillent.
Ils prient.
Ils élèvent leurs enfants.
Ils possèdent des maisons.
Ils revendiquent des droits.
La vocation universelle de Jérusalem ne peut donc pas effacer les droits concrets de ceux qui y habitent.
Pizzaballa tente de tenir les deux dimensions
L’enracinement local.
Et l’ouverture universelle.
Il affirme qu’il faut être profondément enraciné dans la réalité de la Terre sainte tout en rappelant qu’elle ne peut être réduite à une propriété exclusive.
Cette position est délicate.
Mais elle correspond parfaitement à la logique chrétienne de Jérusalem.
La Jérusalem terrestre et la Jérusalem céleste
Le patriarche donne au projet une base théologique.
Selon lui, la vocation de la Jérusalem terrestre est de devenir image et miroir de la Jérusalem céleste, signe de cette réconciliation universelle que Dieu veut pour l’humanité.
Autrement dit, Jérusalem échoue à sa vocation lorsqu’elle devient seulement symbole de séparation.
C’est une affirmation profondément biblique
Dans les Écritures, Jérusalem possède une double signification.
Ville concrète.
Et symbole eschatologique.
Elle appartient à une géographie.
Mais elle devient aussi l’image de la rencontre finale entre Dieu et l’humanité.
Le christianisme ne peut donc pas la réduire à un simple territoire national.
Les musulmans possèdent eux aussi une Jérusalem universelle
Al-Quds dépasse évidemment la population palestinienne locale.
Des musulmans du monde entier regardent vers la mosquée Al-Aqsa comme l’un des grands sanctuaires de l’islam.
La ville possède donc également une dimension universelle dans la conscience musulmane.
Et pour le judaïsme, Jérusalem est irremplaçable
Toute présentation honnête du sujet doit reconnaître la profondeur incomparable du lien juif avec Jérusalem.
La ville structure la Bible hébraïque.
La mémoire du Temple.
La liturgie.
Les prières.
Le retour vers Sion.
L’histoire juive ne peut être comprise sans elle.
La reconnaissance de cette profondeur ne nie pas la mémoire des autres.
Elle rend le problème plus complexe.
C’est précisément la complexité que le forum veut protéger
Le conflit pousse naturellement à simplifier.
Un camp.
Un récit.
Une victime.
Un coupable.
Le travail culturel consiste presque à faire l’inverse.
Ajouter les couches.
Restituer les mémoires.
Accepter les contradictions.
Comprendre pourquoi l’autre considère le même lieu comme sacré.
Le langage devient alors un enjeu de paix
Le forum a justement consacré une grande attention au langage.
Vatican News souligne qu’un mot peut devenir soit un instrument de fermeture et de division, soit un outil de compréhension.
Nommer un lieu n’est jamais totalement neutre à Jérusalem.
Même les noms possèdent une histoire.
« Jérusalem » ou « Al-Quds »
Deux langues.
Deux traditions.
Deux imaginaires.
Et pourtant une même ville.
La simple existence de plusieurs noms rappelle déjà que personne ne peut raconter Jérusalem dans une seule langue.
Une initiative minuscule face à la guerre
Pizzaballa ne se fait aucune illusion.
Le forum ne changera pas immédiatement le monde.
Il ne fera pas disparaître la guerre.
Il ne résoudra pas le conflit israélo-palestinien.
Il veut être, selon les termes rapportés par Vatican News, une présence discrète, claire et, lorsqu’il le faut, dérangeante.
Cela paraît peu.
Mais c’est déjà autre chose que le silence.
Car les intellectuels ont aussi une responsabilité
Une guerre n’est pas seulement préparée par des soldats.
Elle peut l’être par :
les historiens,
les journalistes,
les enseignants,
les religieux,
les universitaires,
les écrivains.
Si chacun utilise la culture pour démontrer que l’autre n’a aucun droit d’exister, la connaissance elle-même devient une arme.
Le forum choisit au contraire de faire de la connaissance un lieu de confrontation pacifique.
Jérusalem peut-elle devenir laboratoire de coexistence ?
La formule peut sembler naïve aujourd’hui.
Mais il existe une autre possibilité.
Si une ville aussi disputée parvient un jour à construire une coexistence véritable, elle pourrait devenir précisément un modèle en raison de sa complexité.
C’est probablement ce que Pizzaballa entend par « vocation universelle ».
Une ville que personne ne peut épuiser
Chaque communauté possède une partie de son histoire.
Aucune ne possède toute son histoire.
C’est peut-être la manière la plus simple de comprendre l’idée du cardinal.
Jérusalem est juive.
Elle est chrétienne.
Elle est musulmane.
Elle est israélienne.
Elle est palestinienne.
Elle est aussi mondiale.
Ces affirmations peuvent sembler incompatibles.
Le défi est précisément de les empêcher de devenir mutuellement exclusives.
« Cette terre est pour tous »
La phrase ne résout aucun problème juridique.
Elle ne dessine aucune frontière.
Elle ne décide aucune souveraineté.
Mais elle fixe une limite morale.
Personne ne peut construire son avenir sur la disparition absolue de l’autre.
Dans la Jérusalem de 2026, cette simple idée devient presque révolutionnaire.
Note culturelle : le « Status Quo » des lieux saints
Le Status Quo désigne l’ensemble des arrangements historiques régissant plusieurs grands sanctuaires chrétiens de Terre sainte, notamment le Saint-Sépulcre à Jérusalem et la basilique de la Nativité à Bethléem.
Les horaires, processions, espaces et droits de différentes communautés y sont minutieusement réglés.
Ce système peut sembler archaïque, mais il illustre parfaitement une caractéristique de la Terre sainte : un même lieu peut appartenir simultanément aux mémoires de plusieurs communautés, et la coexistence exige parfois des compromis extraordinairement précis.
Vidéo
Je n’ai pas trouvé de vidéo directe vérifiée de la présentation du forum que je puisse garantir comme lien stable. Je préfère donc ne pas ajouter une vidéo générique de Jérusalem ou de Pizzaballa.
Sources
Vatican News : Pizzaballa, « nous voulons rappeler à tous que la Terre sainte est pour tous »
Vatican News : Devant tes portes, Jérusalem
Pour aller plus loin
Nouvelles catholiques arabes : Rome, Jérusalem, Gaza et les chrétiens d’Orient
Gaza : le cardinal Pizzaballa au milieu des ruines
Gaza : pourquoi le Vatican parle d’abord de paix
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Peut-on vraiment parler d’une vocation universelle de Jérusalem sans affaiblir les droits politiques concrets des peuples qui y vivent, ou est-ce précisément cette vocation universelle qui peut empêcher l’un d’entre eux d’exclure totalement l’autre ?
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