De Jérusalem aux inscriptions chrétiennes d'Arabie, la Croix appartenait déjà au paysage du Proche-Orient bien avant de devenir, en Occident, son supposé contraire symbolique
Summarium latinum
Fête du jour : l'Exaltation de la Sainte Croix
S'il existe une fête chrétienne que l'on ne devrait jamais présenter comme purement « occidentale », c'est bien celle du 14 septembre.
L'Exaltation de la Sainte Croix nous ramène directement à Jérusalem.
La fête est liée à la dédicace, en septembre 335, du complexe constantinien construit sur les lieux de la Passion et de la Résurrection. Le lendemain de la dédicace, la tradition rapporte que la Croix fut présentée à la vénération des fidèles.
Trois siècles plus tard, Jérusalem se retrouva encore au cœur de cette histoire.
En 614, les Perses sassanides s'emparèrent de la ville et emportèrent la relique de la Croix. Après les victoires de l'empereur Héraclius, celle-ci revint dans la Ville sainte au VIIe siècle.
La fête du 14 septembre possède donc un ADN profondément oriental.
La Croix était au Proche-Orient avant l'islam
Cela paraît évident historiquement.
Mais nos imaginaires contemporains l'oublient parfois.
Le christianisme ne s'est pas d'abord développé en Europe avant de revenir au Moyen-Orient avec des missionnaires occidentaux.
Il est né là.
Jérusalem, Antioche, Alexandrie, Damas et la Mésopotamie appartiennent aux territoires fondamentaux de l'histoire chrétienne.
Lorsque l'islam apparaît au VIIe siècle, les communautés chrétiennes orientales existent déjà depuis plusieurs siècles.
Et même l'Arabie préislamique portait des croix
L'archéologie et l'épigraphie rendent aujourd'hui cette réalité de plus en plus visible.
Des inscriptions chrétiennes préislamiques ont été retrouvées dans différentes régions de la péninsule Arabique. Plusieurs textes datés du VIe siècle sont extrêmement simples : parfois un nom, accompagné d'une croix.
Mais leur simplicité fait justement leur force.
Ce sont les traces matérielles d'hommes et de femmes arabophones chrétiens vivant avant l'apparition de l'islam. Une étude récente publiée dans Arabian Archaeology and Epigraphy souligne la croissance du corpus d'inscriptions chrétiennes paléo-arabes et leur présence jusque dans le nord de l'actuelle Arabie saoudite.
À Kilwa, dans le nord de l'Arabie saoudite actuelle, des croix sont également associées à une activité monastique chrétienne située autour de l'époque de l'apparition de l'islam.
La Croix n'était donc pas seulement visible à Jérusalem, Antioche ou Alexandrie.
Elle avait franchi le désert.
Une Croix, plusieurs chrétientés
Parler du « christianisme arabe » au singulier reste d'ailleurs trompeur.
Les chrétiens du monde arabe héritent de traditions différentes.
Les Coptes portent l'héritage chrétien de l'Égypte.
Les Syriaques ont conservé une langue liturgique apparentée à l'araméen.
Les Maronites appartiennent à la grande tradition syriaque d'Antioche.
Les Melkites célèbrent selon la tradition byzantine tout en utilisant largement l'arabe.
Les Chaldéens portent la mémoire chrétienne de la Mésopotamie.
Le même signe de la Croix traverse ainsi plusieurs langues, rites, théologies et histoires. C'est précisément cette diversité que conserve encore aujourd'hui le christianisme oriental.
Et le croissant ?
C'est ici qu'il faut éviter un anachronisme.
Opposer mécaniquement « la Croix chrétienne » et « le croissant musulman » donne l'impression que les deux symboles seraient apparus ensemble au VIIe siècle comme les emblèmes officiels de deux religions rivales.
Ce n'est pas le cas.
Le croissant possède une histoire beaucoup plus ancienne que l'islam et fut utilisé dans différents contextes culturels. Son usage devint particulièrement important dans l'univers turco-ottoman. Des bannières ottomanes des XVIIe et XVIIIe siècles utilisent clairement le croissant dans un contexte politique et religieux musulman.
Son identification générale à « l'islam » s'est donc construite progressivement.
Dire « avant le croissant, la Croix » n'est pas prétendre que le croissant n'existait pas auparavant.
Cela signifie quelque chose de plus précis : la Croix était déjà un signe chrétien du Proche-Orient et de l'Arabie des siècles avant que le croissant ne devienne un emblème largement associé au monde musulman.
Voilà qui change notre carte mentale du monde arabe
Lorsque l'on voit aujourd'hui une croix sur une église au Liban, en Syrie, en Irak, en Égypte, en Jordanie ou en Palestine, on peut spontanément imaginer la présence résiduelle d'une religion venue d'Occident.
Historiquement, c'est presque l'inverse.
Rome a reçu le christianisme depuis l'Orient.
Le Proche-Orient chrétien n'est pas la périphérie tardive d'un christianisme européen.
Il appartient à ses origines.
Pourquoi cela compte
Rappeler cette histoire n'a aucun intérêt si elle devient un concours de préséance entre chrétiens et musulmans.
Son intérêt est précisément ailleurs.
Elle permet de rendre aux chrétiens arabes leur profondeur historique.
Ils ne sont ni des Européens installés au Levant, ni les survivants d'une colonisation récente, ni des étrangers dans leur propre langue.
La Croix de Jérusalem, les inscriptions chrétiennes d'Arabie, la liturgie syriaque, les monastères coptes et les églises mésopotamiennes racontent une histoire beaucoup plus ancienne.
Le 14 septembre nous la remet sous les yeux.
Avant d'être un symbole que l'Occident associa un jour aux croisades, la Croix était déjà chez elle en Orient.
Sources
Vatican : 14 septembre, Exaltation de la Sainte Croix ; Arabian Archaeology and Epigraphy : inscriptions chrétiennes arabes préislamiques ; Arabian Archaeology and Epigraphy : les croix de Kilwa en Arabie du Nord ; British Museum : bannière ottomane ornée du croissant.
Pour aller plus loin
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