Seule femme et seule chrétienne du gouvernement de transition, la ministre syrienne revendique l’héritage du jésuite Paolo Dall’Oglio et mise sur le dialogue entre communautés
🌍 الملخص
تشغل هند قبوات اليوم منصب وزيرة الشؤون الاجتماعية والعمل في الحكومة السورية الانتقالية، وهي المرأة الوحيدة والمسيحية الوحيدة فيها. وترى أن إعادة بناء سوريا لا يمكن أن تقوم على انتصار طائفة على أخرى، بل على المواطنة وسيادة القانون والحوار بين مختلف مكوّنات المجتمع.
وقد تأثرت بصورة خاصة بالأب اليسوعي باولو دالوليو، الذي جعل من دير مار موسى مكانًا للحوار المسيحي الإسلامي قبل اختفائه في الرقة سنة 2013.
وتذكّر تجربة قبوات بأن المسيحيين في سوريا ليسوا مجرد أقلية تحتاج إلى الحماية، بل مواطنون قادرون على المشاركة في بناء مستقبل البلاد.
Une chrétienne dans le nouveau pouvoir syrien
Il suffit parfois d'un bureau pour raconter une vision politique.
Sur celui de Hind Kabawat, ministre syrienne du Travail et des Affaires sociales, ne trône pas le portrait d'un chef politique.
On y trouve celui d'un prêtre italien disparu depuis treize ans.
Paolo Dall'Oglio.
Jésuite.
Homme de dialogue avec l'islam.
Critique du régime Assad.
Disparu à Raqqa en 2013.
Pour Hind Kabawat, il n'était pas seulement une personnalité admirée.
Elle le décrit comme son mentor.
Une situation politique exceptionnelle
Hind Kabawat occupe aujourd'hui une place particulièrement symbolique.
Elle est la seule femme et la seule chrétienne du gouvernement syrien de transition.
Dans un pays marqué par des années de guerre civile, des déplacements massifs de population et des fractures confessionnelles, sa présence est nécessairement observée.
Est-elle simplement le symbole d'une diversité affichée ?
Ou peut-elle réellement contribuer à construire un nouvel équilibre syrien ?
C'est toute la question.
La Syrie comme mosaïque
Kabawat refuse une lecture simpliste du pays.
La Syrie est majoritairement sunnite, mais elle abrite depuis des siècles de nombreuses communautés religieuses.
Chrétiens de plusieurs Églises, alaouites, druzes et autres minorités vivent au milieu de la majorité musulmane.
Kabawat elle-même décrit une famille chrétienne où coexistent orthodoxes, catholiques et protestants.
Elle affirme pouvoir prier dans n'importe laquelle de leurs églises.
Cette expérience personnelle explique probablement une partie de sa vision politique.
La diversité syrienne n'est pas pour elle une anomalie à gérer.
Elle appartient à l'identité même du pays.
Paolo Dall'Oglio, le jésuite du désert
Derrière cette vision apparaît constamment la figure du père Paolo Dall'Oglio.
Installé pendant des décennies en Syrie, le jésuite avait restauré le monastère de Mar Moussa, au nord de Damas.
Il voulait en faire un lieu de rencontre entre christianisme et islam.
Son intuition était audacieuse.
Le dialogue avec les musulmans ne devait pas consister à diluer le christianisme.
Il devait au contraire naître d'une identité chrétienne suffisamment forte pour rencontrer l'autre sans peur.
Lorsque la révolte contre Bachar al-Assad commença, Dall'Oglio critiqua le régime.
Il fut expulsé.
Il revint ensuite clandestinement dans le pays.
En juillet 2013, il disparut à Raqqa.
Son sort exact n'a jamais été établi avec certitude.
« Il était mon mentor »
Hind Kabawat explique que Dall'Oglio a profondément influencé son engagement pour le dialogue interreligieux.
Des années après sa disparition, lorsqu'elle se rendit à Raqqa, elle alla jusqu'au café où il avait été vu pour la dernière fois.
Elle y pria.
Ce détail dit beaucoup.
La reconstruction syrienne n'est pas uniquement une affaire d'institutions, de ministères ou de constitution.
Elle est aussi hantée par les absents.
Les morts.
Les disparus.
Les exilés.
Une société ne se reconstruit jamais sur une page blanche.
Les chrétiens ne peuvent pas être seulement une minorité protégée
La situation des chrétiens syriens pose une question ancienne.
Faut-il chercher avant tout leur protection ?
Ou leur pleine participation à la vie du pays ?
Les deux ne sont évidemment pas incompatibles.
Mais l'exemple de Kabawat pousse vers la deuxième réponse.
Un chrétien syrien ne devrait pas être seulement quelqu'un dont l'État garantit la sécurité.
Il doit pouvoir être ministre, magistrat, professeur, fonctionnaire ou responsable politique simplement parce qu'il est syrien.
La citoyenneté devient alors plus importante que l'appartenance confessionnelle.
Le risque du confessionnalisme
C'est précisément l'un des grands défis du Proche-Orient.
Lorsque l'État devient faible, les communautés religieuses deviennent souvent des refuges.
Mais plus elles deviennent indispensables à la protection de leurs membres, plus la société risque de se fragmenter.
Chaque groupe finit par vivre derrière ses propres frontières.
Le dialogue interreligieux défendu par Kabawat et Dall'Oglio cherche au contraire à empêcher cette logique.
Il ne demande pas aux communautés de disparaître.
Il leur demande d'apprendre à partager le même pays.
Le rôle possible du Saint-Siège
Hind Kabawat estime également que le Saint-Siège peut contribuer à la reconstruction syrienne.
Le nouveau nonce apostolique en Syrie, Mgr Luigi Roberto Cona, venait de présenter ses lettres de créance lorsqu'elle s'est rendue à Rome.
Kabawat souligne aussi le rôle des organisations catholiques auprès des pauvres, des réfugiés et des personnes vulnérables pendant les années de guerre.
La diplomatie vaticane dispose en effet d'un avantage particulier.
Elle ne possède ni armée syrienne, ni champs pétroliers, ni frontière à défendre.
Son influence repose donc davantage sur ses réseaux humanitaires, ses relations interreligieuses et sa capacité de médiation.
Et pourquoi pas un pape en Syrie ?
Interrogée sur une éventuelle visite pontificale, Kabawat ne cache pas son enthousiasme.
L'idée reste hypothétique.
Mais elle serait extraordinairement forte.
Après tant d'années de guerre, voir un pape se rendre à Damas, rencontrer responsables musulmans et chrétiens, visiter les communautés meurtries et prier pour les victimes aurait une portée qui dépasserait largement les seuls catholiques.
La Syrie est l'une des terres fondatrices de l'histoire chrétienne.
Damas appartient au récit même de saint Paul.
Antioche, aujourd'hui en Turquie mais au cœur de la Syrie historique, fut l'un des premiers grands centres du christianisme.
Le christianisme syrien n'est donc pas une importation occidentale récente.
Il appartient aux racines du pays.
Une chrétienne ne représente pas tous les chrétiens
Il faut cependant éviter un piège.
Hind Kabawat ne saurait être présentée comme « la représentante des chrétiens syriens ».
Les communautés chrétiennes elles-mêmes ont des histoires, des sensibilités politiques et des expériences très différentes de la guerre.
Certaines ont considéré le régime Assad comme une protection contre l'islamisme.
D'autres chrétiens ont rejoint l'opposition.
D'autres encore ont surtout essayé de survivre.
La présence de Kabawat ne résout donc pas à elle seule la question chrétienne syrienne.
Elle montre simplement qu'une autre possibilité existe.
Une Syrie qui ne serait ni islamiste ni antireligieuse
C'est peut-être le véritable enjeu.
Le choix ne devrait pas être entre un État religieux dominé par une majorité et un État qui efface les religions.
Une troisième voie est possible.
Un État de droit.
Des citoyens égaux.
Des communautés libres.
Une religion qui peut participer à l'espace public sans posséder l'État.
C'est dans cet espace politique que le dialogue interreligieux peut cesser d'être une belle formule pour devenir une nécessité institutionnelle.
Pourquoi cela compte
Après tant d'années de guerre, la Syrie ne manque pas seulement de routes, de logements et d'emplois.
Elle manque de confiance.
Or aucune constitution ne peut décréter la confiance entre communautés.
Elle se construit.
C'est précisément là que l'héritage de Paolo Dall'Oglio conserve son importance.
Il avait parié qu'un chrétien pouvait aimer profondément sa propre foi tout en consacrant sa vie à la rencontre avec l'islam.
Hind Kabawat essaie aujourd'hui de transposer cette intuition dans la politique.
L'expérience peut réussir.
Elle peut aussi échouer.
Mais la présence d'une chrétienne au cœur du gouvernement syrien rappelle déjà quelque chose d'essentiel :
les chrétiens d'Orient ne sont pas seulement les survivants d'un passé à protéger. Ils peuvent encore participer à la construction de l'avenir du monde arabe.
📌 Note culturelle : Paolo Dall’Oglio et les papes syriens
Paolo Dall’Oglio était italien, mais il avait fait de la Syrie le centre de sa vocation. À partir des années 1980, le jésuite redonna vie au monastère de Deir Mar Moussa al-Habashi, au nord de Damas, pour en faire à la fois un lieu de spiritualité syriaque et de rencontre avec les musulmans.
Son histoire rappelle que la Syrie n’est nullement une périphérie tardive de l’histoire chrétienne.
Plusieurs papes des premiers siècles et du haut Moyen Âge étaient originaires de Syrie ou de la grande Syrie antique : Anicet, Jean V, Serge Ier, Sisinnius, Constantin et Grégoire III, notamment.
Grégoire III, pape de 731 à 741, fut même le dernier évêque de Rome né hors d’Europe avant l’élection de François en 2013.
Il existe donc un paradoxe magnifique : Paolo Dall’Oglio, Romain devenu presque Syrien par vocation, s’inscrivait dans une histoire où, bien avant lui, des Syriens étaient eux-mêmes venus jusqu’à Rome pour devenir papes.
📚 Pour aller plus loin
⛪ Pie X et les chrétiens d'Orient : quand la liturgie melkite entra au Vatican
Antioche à Rome : un rappel que l’unité catholique ne signifie pas l’effacement des traditions orientales.
🕊️ Pizzaballa : « La Terre sainte est pour tous »
Juifs, musulmans et chrétiens face au même défi : transformer l’identité religieuse en possibilité de rencontre plutôt qu’en frontière absolue.
🇯🇴 Jordanie : trois millions et demi de réfugiés, mais une coexistence que l’évêque d’Amman refuse de croire impossible
Un autre exemple d’un christianisme arabe qui cherche sa place dans une société majoritairement musulmane sans renoncer ni à sa foi ni à la citoyenneté.
🔎 Sources
• Vatican News : Hind Kabawat, seule femme ministre de Syrie, sur les traces du père Paolo Dall’Oglio
• Vatican News : Mar Moussa et la mémoire du père Paolo Dall’Oglio
• Vatican : saint Anicet, pape originaire d’Émèse en Syrie
• Vatican : Grégoire III, pape d’origine syrienne
• Jean-Paul II en Syrie, 2001 : discours sur les racines chrétiennes de la Syrie
💬 Commentez et abonnez-vous !
Les chrétiens de Syrie doivent-ils surtout chercher à être protégés comme minorité, ou revendiquer pleinement leur place comme citoyens parmi les autres Syriens ?
Partagez votre réflexion dans les commentaires.
🔔 Abonnez-vous à Baraka des Saints pour suivre les chrétiens du monde arabe, les Églises orientales, leurs saints, leurs traditions et les défis contemporains du dialogue entre chrétiens et musulmans.
Commentaires
Enregistrer un commentaire